( 23 septembre, 2017 )

La fin de la campagne de 1813, vécue par Guillaume Peyrusse…

La fin de la campagne de 1813, vécue par Guillaume Peyrusse... dans TEMOIGNAGES gp.

Écoutons une nouvelle fois Guillaume Peyrusse, Payeur du Trésor de  la Couronne, à la suite de l’Empereur.

1er novembre. Départ. – Sa Majesté s’arrêta à Höchst dans la manufacture de tabac.

Du 2 au 10 novembre Mayence est devant nous !… Avec quel plaisir j’entendis se refermer sur moi les portes de la citadelle !… Continuellement harcelé depuis quatre mois, inactif au milieu du désordre général des batailles, j’étais impatient de mettre en sûreté le Trésor de Sa Majesté. Notre armée défila en lambeaux pour se rendre dans les directions assignées à sa réorganisation. Sa Majesté s’arrêta six jours à Mayence pour voir arriver ses dernières troupes et donner les ordres que la situation de l’armée exigeait. Elle partit le 7, à dix heures du soir pour Paris.

La campagne de 1813 finit ; elle avait débuté à Lützen par de beaux faits d’armes, par des victoires signalées. « Toute l’Europe marchait alors avec nous… Toute l’Europe vient de se soulever contre nous ; il a fallu succomber. » (Paroles de Sa Majesté au Sénat).

Pendant mon séjour à Mayence, je fus voir les fortifications de Cassel et la tête de pont qui y est établie. Les Cosaques se font voir dans la plaine.

11 novembre. Une partie du service de Sa Majesté eut ordre de se rendre à Saarlouis. Mes instructions portaient que je me joindrais à lui. Je couchai à Halzei, après avoir laissé à Mayence le gros du Trésor, et avoir pris seulement ce qui était nécessaire pour un service courant. [Dans une lettre à son frère André, datée de Mayence, 8 novembre 1813, il écrit : « S.M. est partie hier soir à neuf heures. J’ai ordre de laisser à Mayence le  gros du Trésor et de suivre, avec un service courant, les mouvements des équipages qui vont se diriger sous un ou deux jours aux environs de Metz dans un pays où le fourrage sera de meilleur marché… Adieu, cher André, les ennemis sont sur la rive droite et nous sur la gauche : voilà tout ce que peux te dire »]

12 novembre. A Kirchenboland. Je visitai le château, le parc et les jardins du prince de Nassau, situés au pied du Mont-Tonnerre.

13 novembre. A Kaisern-Lautern.

14 novembre. A Homburg.

15 novembre. A Saarburg. Visité l’église réformée et l’ancienne résidence du prince. La vue, prise du pont, est magnifique.

17 novembre. Entré dans Saarlouis.

Mon séjour dans cette place s’est prolongé jusqu’au 4 janvier 1814. J’ai visité les fortifications, les casemates, la manufacture de fer-blanc de Dillingen, la fabrique de poteries. Monté sur une hauteur, dite le Calvaire, sur laquelle Marlborough, dit-on, avait placé son camp. Visité la houillère de M. Villeroy ; descendu dans la galerie à350 pieds sous terre ; fait plusieurs voyages à Metz pour y voir l’école, les fortifications, l’arsenal et les quais.

On savait à la fin de décembre que l’ennemi faisait ses dispositions pour passer le Rhin. Une proclamation de Blücher était déjà répandue sur la rive gauche. Le 1er janvier, le général Saint-Priest passa le Rhin et occupa Koblenz ; les coureurs prussiens ne tardèrent pas d’éclairer tout le pays. Je ne jugeai pas à propos de me laisser enfermer dans la place et de compromettre les fonds qui m’étaient confiés ; je quittai Saarlouis et je me portai à marches forcées sur Paris où j’arrivai le 10 au soir.

Cette campagne avait duré plus de neuf mois.

—–

Dans une lettre à André, datée de Sarrelouis, 22 novembre 1813, G. Peyrusse écrit : « La maison et les équipages sont venus s’établir ici. J’ai eu ordre de suivre le mouvement avec le Trésor de S.M. Nous jouissons ici d’une tranquillité parfaite. Accoutumé depuis vingt-deux mois au brouhaha de l’armée, je ne puis pas me persuader que j’en suis tout à fait délivré Je travaille à mettre tous mes comptes en règle et à mettre mon administration dans le cas de n’avoir aucune raison  pour ne pas me rappeler. Je ne veux pas lui demander de congé. C’est à elle à être persuadée que je le recevrais avec plaisir, car il me semble bien dur après vingt deux mois d’absence de me trouver aux portes de Paris sans pouvoir y entrer. » 

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( 10 juin, 2017 )

De BAUTZEN, le 10 JUIN 1813.

Lettre du Payeur  G. Peyrusse dans laquelle il raconte (ou répète) sa mésaventure…

Je reçois, mon cher André, ta lettre du 29 mai ; elle s’est croisée avec ma dernière de Neumark ; tu auras vu que nous avions assez bien rangé les affaires et que S.M. peut dire le veni, vidi, vici. Nous rentrons à Dresde sous des arcs de triomphe. Toutes les villes que nous traversions sont aux pieds de Sa Majesté. Les jeunes demoiselles viennent offrir des fleurs. Quel changement subit s’est opéré : Tout fuyait à notre aspect il y a peu de jours : aujourd’hui tous les visages sont riants. Nous arriverons demain à Dresde où quantité de personnages du plus haut rang sont attendus. J’y sais rendu le duc d’Otrante [Fouché]…T’ai-je dit que dans la soirée du 30 [mai 1813], dans un village près Neumark tous les équipages de Sa Majesté ont été incendiés dans une grange, et que l’action du feu a été si rapide et su prompte qu’on a eu à peine le temps de sauver les chevaux ? J’avais mon écurie dans le bâtiment. Je travaillais, mes paniers étaient étalés : j’ai eu à peine le temps, dès qu’on a commencé à crier « Au feu ! », de sortir de l’écurie avec mes papiers jetés pêle-mêle dans ma capote et de quitter l’enclos. Il a été de toute impossibilité de sortir une seule voiture. Mon fourgon a été incendié et le feu a été d’autant plus vif que j’avais seize caisses de pharmacie. J’ai eu 125,000 [pièces ?] d’or mis en fusion et mêlés avec du fer, du charbon et des cristaux. Je surpris entré dans l’enceinte lorsqu’on a pu s’y maintenir et j’ai enlevé tout ce qui était à moi. J’ai dressé procès-verbal d’une manière très authentique et je l’ai adressé à Paris. Les napoléons qui me restent propres à la circulation sont très noircis, mais je parvins à les nettoyer à l’eau forte, au savon et avec de la cendre. Cela m’a bien vexé, d’autant que j’ai perdu tous mes effets généralement quelconques. Je n’ai pas un mouchoir. Apparemment c’était écrit…

Guillaume.

« Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse écrites à son frère André pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1812. Publiées par Léon-G. Pélissier », Perrin et Cie, Libraires-Editeurs, 1894, pp.138-141.

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( 4 juin, 2017 )

Une LETTRE de Guillaume PEYRUSSE (Neumarkt, 4 juin 1813).

En 1813, Guillaume Peyrusse  participe à la campagne de Saxe au titre de Payeur du Trésor de la Couronne, à la suite de l’Empereur. Le 29 juillet de la même année, il sera nommé Payeur de l’Empereur. Cette lettre est adressée à son frère André.

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Au quartier-général de Neumarkt, 4 juin 1813.

Je n’ai pas des tes lettres depuis longtemps, mon cher André. Je ne sais pas même si je ne suis pas un peu en retard avec toi. Mais j’ai plusieurs excuses à te donner et qui le justifieront. D’abord, j’ai été malade à Mayence quand Sa Majesté y est arrivée. Je me suis traîné comme çà jusqu’à Bichofferda à neuf lieues en avant de Dresde, d’où j’ai été envoyé à Fuld pour y chercher de l’argent qui nous a manqué. J’ai fait grande diligence. Elle naissait des vives inquiétudes que me donnait la route sur laquelle des partis de Cosaques et des partisans se montraient, mail fallait arriver. J’ai fait mes deux cent trente lieues dans sept jours et j’ai même éprouvé des retards, faute de chevaux. J’arrive et j’apprends la cruelle catastrophe qui me prive d’un grand protecteur [le général Duroc, blessé très grièvement le 21 mai 1813, lors de la bataille de Bautzen]. Je suis désolé de ne l’avoir pas assisté dans ses derniers moments. Quoiqu’il souffrit le martyre, il a survécu vingt-sept heures à sa blessure. Il a eu le ventre traversé par un boulet qui lui a fait huit trous aux entrailles. Il a conservé toute sa connaissance et il est mort comme un héros. Sa Majesté l’a honoré de sa visite.-« Eh bien mon pauvre Duroc », en lui prenant la main, « vous devez bien souffrir. N’avez-vous rien à me dire , »-« Non, Sire, j’ai toujours été un honnête homme et fidèle sujet de Votre Majesté. Je n’ai qu’un regret de ne pouvoir plus la servir. Les comtes sont en règle… »- « vous laissez une fille… »- « Oui, Sire, mais je lui laisse assez de fortune pour être heureuse… » Les sanglots étouffaient la voix de sa Majesté qui fut entrainée par le duc de Dalmatie [maréchal Soult]. Sa Majesté a fait une perte irréparable. Son corps a été embaumé et transporté militairement à Mayence. Je fis une grande perte : il m’avait beaucoup promis cette campagne, et il avait assuré M. l’’écuyer [de] Saluces qui lui avait parlé de moi qu’il demanderait la croix bleue [l’ordre de la Réunion ?]  pour moi [pour] cette campagne. A propos de M. de Saluces, il est, je crois , major du régiment des gardes d’honneur qui s’organise à Tours. Tu l’auras sans doute vu. Pries-le de me recommander au grand écuyer [Général de Caulaincourt] avec le même intérêt qu’il avait parlé de moi au [grand-] maréchal, et qu’il ajoute  la promesse de M. le [grand-] lui avait faite pour moi d’obtenir de Sa Majesté la croix bleue, fondée sur tous les titres que m’a donnés la conservation du trésor de Sa Majesté aux dépens de tous mes effets et de ma vie . Pour que la lettre arrive sûrement, tu l’enverras ou [la] feras envoyer à Mélan qui me l’adressera par l’estafette et je la remettrais moi-même. Soigne cette affaire. Mais comme un malheur n’arrive jamais sans l’autre, tu sauras que le 30 mai [1813] tous les équipages de Sa Majesté avaient été parqués dans une grande grange, [en] crainte des Cosaques, qui, la veille, avaient entamé un convoi. J’étais dans une des écuries de ce bâtiment à travailler. A une heure, on a crié « Au feu ! », j’ai ramassé mon portefeuille ; je n’étais pas hors de l’écurie, que le feu y pénétrait ; tout était ne paille. J’ai donné mes papiers à garder à un grenadier et me suis jeté sur mon caisson pour le faire sortir, mais l’action du feu a été si prompte et si active que j’y étais à peine arrivé que j’étais étouffé par la fumée et entouré par les flammes. Dans un clin d’œil, tous les bâtiments de ferme ont été enflammés. Par une cruelle position j’avais mis mes deux portemanteaux dans le fourgon, où je les croyais plus en sûreté que dans mon écurie. Tout  a été brûlé, et je suis sans chemise, moi et bien d’autres. Sa Majesté a perdu toute sa garde-robe, mais elle a été peu sensible à cet événement. Elle a dit : « Eh bien ! C’est une cosaquade. » Ce n’est pas tout ; tu vas dire : «L’or qui est dans le fourgon ne brûlera pas… » mais tu sauras que j’étais de moitié dans mon fourgon avec la pharmacie. Il y avait seize caisses de drogues, qui ont entretenu un feu tel que j’ai un bon sixième de mon or fondu comme du mâchefer mêlé avec du fer, des cristaux et du charbon. J’ai fait de suite au prince major-général [maréchal Berthier] ma déclaration de ce qu’il y avait dans mon fourgon, et, comme Sa Majesté  allait partir, je lui ai demandé un bataillon pour me protéger dans les recherches que j’allais faire ; à 5 heures j’ai pu parvenir à faire faire par les sapeurs del a Garde un chemin dans ce foyer pour aller sur le lieu où stationnait mon fourgon. La place n’était pas encore tenable ; cependant nous nous y sommes maintenus. J’avais avec moi six hommes, nos recherches ont été très actives et très laborieuses. Tous mes napoléons qui ne se sont pas fondus sont noirs comme le… [charbon ?]. Lorsqu’il fut devenu constant qu’on ne pouvait plus rien trouver, j’ai tout renfermé et fait à l’instant le procès-verbal que j’ai mis très en règle et que j’ai fait certifier par le grand prévôt de l’armée, viser par M. le grand écuyer, et envoyé à M. [de] La Bouillerie [le trésorier général de la Couronne, supérieur de Peyrusse] le lendemain avec ma situation, de laquelle il constate que j’avais en caisse la somme déclarée au prince major-général. Je m’occupe à laver à l’eau forte mes napoléons pour les besoins du service, et à compter ceux qui peuvent l’être pour pouvoir constater le déficit que je ne vois pas devoir être bien considérable. Tu vois, mon ami, que chacun a ses traverses [travers].

Depuis trois jours, nous sommes ici dans un trou à huit lieues de Breslau, où le prince dela Moskowa [maréchal Ney] est depuis trois jours fort tranquille. M. le grand écuyer est à trois lieues et demie d’ici, et je crois que dans quelques jours nous apprendrons du bien bon. Les avant-postes se regardent sans se rien faire. Je voudrais cependant, avant que cela ne finisse, qu’on fit une belle peur aux Berlinois pour celle qu’ils m’ont faite…

 « Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse écrites à son frère André pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1812. Publiées par Léon-G. Pélissier », Perrin et Cie, Libraires-Editeurs, 1894, pp.133-137.

 

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( 15 septembre, 2016 )

« Je suis entré ce matin à MOSCOU à la suite de SA MAJESTE… »

Moscou, le 15 septembre 1812.

Je suis entré ce matin à Moscou à la suite de Sa Majesté. Les Russes avaient eu au combat du 7 [septembre 1812] la mesure de ce dont nous étions capables, et ils ont deviné que l’armée française aurait fait le diable pour arriver ici. Aussi y est-elle entrée sans obstacle. Cette ville est immense ; elle a neuf lieues de tour. Elle est riche en palais, en bâtiments publics. L’armée se ravitaillera bien. J’étais un peu fatigué de coucher à la belle étoile. Adieu, je te quitte voulant profiter de l’estafette qui doit partir de fort bonne heure…

Guillaume.

(«Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse à son frère André, pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1814… par Léon-G. Pélissier », Perrin et Cie, 1894, p.90). L’auteur de cette lettre occupait (depuis début mars 1812) lors de cette campagne, les fonctions de Payeur du Trésor de la Couronne.

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( 7 juillet, 2016 )

Une lettre écrite de Dresde, 29 juillet 1813…

Guillaume Peyrusse

Peyrusse, jusque là Payeur du Trésor de la Couronne, à la suite de l’Empereur est nommé à cette date Payeur de l’Empereur. Cette lettre est écrite à son frère André.

A Dresde, le 29 juillet 1813.

Rien de nouveau pour notre affaire, mon cher André. S. M. est partie comme tu l’auras appris pour Mayence. Et le grand écuyer [général de Caulaincourt] pour Prague. Nous sommes ici nos maîtres et nous en profitons pour prendre un peu de beau temps. La veille de son départ Sa Majesté m’a fait appeler. Présumant qu’elle voulait avoir la situation  de ma caisse, j’en avais préparé  un sommaire. Sa Majesté a voulu connaître le détail de mes dépenses et la nature de mon service auprès d’elle. Je me suis empressé de lui porter un état général de toutes mes recettes et de toutes mes dépenses depuis le commencement de la campagne. Elle en a été satisfaite. Elle ma fait beaucoup de questions auxquelles j’ai répondu de suite. Elle dit ensuite qu’elle allait faire faire un travail sur la situation, qu’elle écrirait à M. de La Bouillerie [le trésorier de la Couronne] et qu’elle me ferait donner connaissance de sa lettre. On me l’a effectivement communiquée. Sa Majesté m’a fait expédier  un ordre qui portait pour suscription : « A  M. Peyrusse, mon payeur ». J’ai été fort content de ce que Sa Majesté m’a fait l’honneur de m’appeler : elle ne connaissait pas la nature de mon service. M. Fain, en me communiquant la lettre de Sa Majesté à M. de La Bouillerie m’a confirmé que je ne devais plus  me considérer comme un payeur de la maison, mais comme payeur de Sa Majesté., puisque je ne pouvais plus dépensait ce qu’on allait me donner que sur les ordres de Sa Majesté.

J’ai été enchanté que Sa Majesté ne revînt pas ici et que ce ne fût qu’à Paris où M. le grand écuyer fût dans le cas de le rejoindre, si la paix se conclut. Nous ne savons pas ce qui se passe ; nous sommes tous à Dresde et tout paraît fort gai. Les gros personnages nous donnent l’exemple des parties de campagne et nous faisons comme eux. Nous verrons comme cela finira. Je crois pour ma part que tout finira bien…

 Guillaume.

« Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse écrites à son frère André pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1812. Publiées par Léon-G. Pélissier », Perrin et Cie, Libraires-Editeurs, 1894.

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( 1 janvier, 2014 )

Les PREMIERS JOURS de la CAMPAGNE de FRANCE…

Claye 28mars1814

Il y a tout juste 200 ans débutait une des plus fameuses campagnes de l’Empereur. Guillaume Peyrusse, un de mes témoins préférés de l’Épopée. A cette époque, il occupe les fonctions de Payeur de l’Empereur. Le 24 février 1814, Peyrusse sera nommé sous-inspecteur aux revues de la Garde, tout en restant Payeur. Voici un extrait de ses « Mémoires ».

C.B.

« Janvier 1814.  Les ennemis ont franchi le Rhin ; nos troupes sont en pleine retraite devant lui. L’Empereur est à Paris depuis le 9 novembre. La réorganisation de l’armée s’effectue avec une activité continue. Une levée de 300,000 hommes a été décrétée ; des commissaires extraordinaires sont envoyés dans les départements pour présider aux levées d’hommes et activer les mesures de défense ; de nombreux bataillons sont passés en revue. Le jour même de mon arrivée, je fus prévenu de me tenir prêt à rentrer en campagne. M. le duc de Vicence [général de Caulaincourt] était à Châtillon-sur-Seine ; des négociateurs pour la paix allaient s’y réunir. L’ouverture du Corps législatif avait eu lieu le 19 décembre ; Napoléon n’avait pu rien dire sur la négociation qui était le sujet de l’attente générale, si ce n’est « que rien ne s’oppose de sa part au rétablissement de la paix. » La négociation ne suspend pas les mouvements militaires de l’ennemi, qui, déjà, se montre à Nancy, Langres et Verdun. Nos divers corps s’établissent dans la Champagne.

Du 18 au 26 janvier. Mon ordre porte de me rendre à Châlons-sur-Marne. Je suis rendu le 20. Nos avant-postes sont à Vitry. Sa Majesté est entrée dans Châlons le 26 à minuit ; elle ne s’y est point arrêtée. Toute la maison a eu ordre de se rendre à Vitry.

27 janvier. Nous nous dirigeons sur St-Dizier. Dès le matin, on était aux prises avec les Russes ; l’Empereur s’y était porté ; l’ennemi avait fui à son approche et nous avait laissé maîtres de la ville. Les habitants de Saint-Dizier font éclater de vifs transports de joie à la vue de l’Empereur ; l’ennemi, pendant son court séjour, s’était appesanti sur eux.

28 janvier. L’Empereur s’arrête un moment au bourg d’Eclaron, pendant que les sapeurs en rétablissent le pont. On a pris dans la nuit quelques Cosaques. La pluie rend notre marche pénible dans les bois que nous traversons. On arrive à Montier-en-Der.

29 janvier. Au point du jour, Sa Majesté est en marche dans la direction de Brienne. Devant nous éclate une vive fusillade. On arrive à Mézières. En traversant le bois, on voit çà et là des cadavres d’hommes et de chevaux. Le service de Sa Majesté a ordre de s’établir dans ce village. Notre avant-garde a déjà paru devant Brienne ; le duc de Bellune [Maréchal Victor] est aux prises avec l’ennemi ; bientôt l’engagement devient général. Nos troupes attaquent avec fureur; les Russes s’opiniâtrent à garder le château ; ils sont en forces sur toutes les terrasses. A l’attaque du soir, la mêlée devient affreuse ; chaque maison, vivement défendue, est prise et reprise plusieurs fois. Tous les corps se trouvent confondus, et Brienne, éclairée par les feux de la mousqueterie et l’incendie de ses maisons, offre moins le spectacle d’un combat que celui d’une horrible boucherie. Le château fut occupé par le duc de Bellune qui s’y maintint. Nous étions à Mézières, dans l’attente du résultat de la journée, lorsque sur les dix heures du soir quelques coups de pistolets éclatent à quelque distance du quartier impérial. On se porte sur la route et on ne tarde pas d’apprendre qu’un petit parti de Cosaques s’est trouvé sur le passage de Sa Majesté au moment où elle rentrait à Mézières. Le général Corbineau et le colonel Gourgaud ont tué d’un coup de pistolet le Cosaque qui s’était déjà lancé sur l’Empereur, Sa Majesté est rentrée à dix heures à Mézières.

30 janvier. On arrive à Brienne ; cette ville est traversée par deux rues principales qui se coupent à angle droit. Les murs, les maisons portent l’empreinte d’un combat de nuit ; des cadavres nus, horriblement mutilés, jonchent les rues ; plus loin, des pièces d’artillerie démontées, des caissons éclatés, des casaques, des cuirasses embarrassent notre passage. On s’établit au château. Tout y est saccagé. Les souterrains servent encore d’asile aux principaux habitants. L’attaque la plus vive a eu lieu sur les terrasses et dans les jardins ; ils sont couverts de morts.

31 janvier.  Séjour. Je descends en ville. Tout y est haché ; il n’existe pas un seul carreau aux croisées ; l’incendie a dévoré quelques maisons. Les rues sont jonchées de débris. Sa Majesté est allée au pont de Lesmont pour en presser la reconstruction. Les deux armées sont sur la défensive. Sa Majesté paraît fort contente de son début, qui dégage Troyes et nous met en communication avec le duc de Trévise [Maréchal Mortier]. Ce début est, en effet, d’un heureux augure. L’ennemi se retire sur Bar-sur-Aube. S’il veut se retirer, tant mieux ; mais s’il résiste, nous avons encore plus de baïonnettes qu’il n’en faut pour le forcer. »

(Guillaume Peyrusse : « En suivant Napoléon. Mémoires, 1809-1815 » , Dijon, Éditions Cléa, 2009).

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